Pierre LELLOUCHE : « Le commerce extérieur n’est pas morose »

Pierre-Lellouche

Quartier d’affaires : M. le Ministre, votre parcours gouvernemental – de Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes à celui chargé du Commerce extérieur – est bien connu, de même que votre carrière professionnelle à l’Institut français des relations internationales (IFRI), dans le journalisme politique ou bien dans l’enseignement. Vous écrivez par ailleurs beaucoup. Pouvez-nous parler de votre dernier ouvrage : L’Allié indocile : la France et l’OTAN, de la Guerre froide à l’Afghanistan (2009) ?

Pierre Lellouche : Développer un ouvrage en quelques lignes d’interview serait périlleux, mais je peux vous dire que je développe dans cet ouvrage, et de manière générale depuis de longues années, une vision de la France indépendante, et forte sur la scène internationale. Aujourd’hui par exemple, nous sommes à un véritable tournant. Nous avons repris pied dans l’OTAN grâce à Nicolas Sarkozy, et nous jouons un rôle de premier plan en Libye dans une intervention militaire destinée à protéger les populations civiles.
Je crois pouvoir dire que ce qui se passe dans le monde arabe doit nous interpeller plus particulièrement, nous, Français. L’Europe a été, depuis une vingtaine d’années, tournée vers l’Est. Elle doit désormais prendre la mesure des enjeux de sa relation avec le Sud, qui a besoin de nous. Nous le voyons bien à travers le vent de démocratie qui balaye l’Afrique du Nord : notre rôle est déterminant, et nous devons continuer à aider ces pays. Je pense, vous l’aurez compris, à l’Union Pour la Méditerranée, dont le Président de la République a eu l’idée visionnaire et qu’il est maintenant essentiel de relancer et de dynamiser. C’est un pari formidable pour l’avenir, pour nos relations internationales, pour notre commerce extérieur, et plus généralement pour la stabilité du monde.

QA : Depuis le 14 novembre 2010, vous vous occupez donc du Commerce extérieur de la France. Quelles sont les grandes problématiques de ce domaine actuellement, notamment dans un contexte de mondialisation accrue des échanges et de l’exportation nationale ?

PL : Elles sont nombreuses et importantes, à la mesure des bouleversements économique que connaît le monde. Jamais, en temps de paix, le monde n’aura assisté à un tel basculement de richesses et de puissance. Il y a trente ans, la Chine représentait moins de 1% du commerce mondial. Aujourd’hui, c’est 10%. Cette situation historique engendre des défis inédits, auxquels nous devons faire face avec lucidité et volontarisme.
Après avoir évalué nos atouts mais aussi nos faiblesses, j’ai décidé d’élaborer un plan d’action pour répondre aux deux problématiques fondamentales de notre commerce extérieur.
En premier lieu, nous travaillons avec pugnacité à l’établissement de normes équitables pour le commerce international. D’où les exigences de réciprocité commerciale, de resserrement des aides allouées aux seuls pays qui en ont vraiment besoin et du renforcement de la protection des droits de propriété intellectuelle. Il est grand temps d’abandonner toute naïveté dans ce domaine, il en va de la protection des intérêts industriels européens, et donc de notre santé économique et de nos emplois.
La deuxième grande problématique à laquelle nous tentons de répondre est celle de la sous-représentation de nos PME à l’export. L’objectif est de briser ce cercle vicieux où l’étroitesse et la sous-capitalisation des PME sont à l’origine d’un déficit d’innovation et de capacité de prospection à l’international, indispensables au développement de notre économie et de l’emploi. Les PME sont les employeurs de demain. Ce sont celles qui parviendront à exporter vers les économies émergentes en forte croissance qui créeront durablement des emplois dans notre pays. Le problème est que dans beaucoup de secteurs, elles n’ont souvent pas la masse critique pour se projeter seules hors de nos frontières, a fortiori hors de l’Europe. Dans ce contexte, j’ai appelé à rassembler nos forces à l’international, dans un seul but : le combat pour l’export et pour l’emploi.
J’ai en particulier souligné l’impératif de solidarité entre entreprises françaises à l’international et invité les grands groupes à ne pas oublier leur responsabilité sociale vis-à-vis de leur écosystème, dans leur propre intérêt, dans celui des PME/ETI françaises, et donc de l’emploi en France. Cela s’est dernièrement traduit par la signature par les dirigeants des sociétés membres de Pacte PME, de Pacte PME international et d’autres grands groupes français exportateurs d’une charte de portage à l’international. Dorénavant, les grands groupes iront plus loin dans leur politique de partenariat à l’international avec leur tissu de sous-traitants français.
Cette forme de « patriotisme économique » est essentielle. Elle n’est pas un repli sur soi, il s’agit seulement pour nos grands groupes, à qualité et prix comparables, de préférer la sous-traitance française..

QA : Vous avez évoqué le partenariat euro-méditerranéen, qui ouvre des perspectives nouvelles. Pouvez-vous nous en dire plus ?

PL : En cette période cruciale pour les pays de l’autre rive de la Méditerranée, la France agit en faveur de la transition démocratique. L’économie est un élément clé de ce processus, et c’est pourquoi j’ai œuvré, ces derniers mois, à ce que les entreprises françaises sur place maintiennent leur présence. L’avènement de la démocratie et de l’état de droit sont bons pour l’économie d’un pays. C’est le message que j’ai porté en Egypte, en Tunisie et auprès des entreprises françaises, afin de relancer les investissements français dans ces pays. Les entreprises françaises emploient des centaines de milliers de personnes en Afrique du Nord. Continuer à investir sur la rive Sud de la Méditerranée, c’est assumer notre devoir de soutien aux peuples qui se soulèvent pour la démocratie. C’est aussi occuper des places stratégiques sur des marchés toujours plus porteurs. Le printemps arabe est porteur d’espérances au niveau politique, mais aussi au niveau économique. Face à cette situation historique, il m’apparaît plus que jamais nécessaire de poursuivre l’intégration commerciale et le développement des infrastructures dans la région dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée (UPM), pour favoriser le développement de l’emploi dans les pays du Sud.

QA : Le cycle actuel de négociations commerciales internationales au sein de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) est aujourd’hui dans une situation de blocage. Pensez-vous que l’impasse actuelle puisse être dépassée ?

PL : Le cycle de Doha est effectivement dans une période délicate du fait d’un différend sino-américain sur les négociations du volet industriel. Le compromis proposé par l’Union européenne sur ce sujet pour faire progresser les négociations a suscité des réactions contrastées. La France a apporté son soutien à la proposition de l’Union européenne qui lui semble être un compromis satisfaisant, qui doit permettre de rapprocher les différentes positions et ainsi de sauver la négociation entamée depuis près de dix ans.
L’échec du cycle de Doha fragiliserait encore davantage les pays les plus pauvres qui ont le plus à gagner d’une conclusion des négociations et menacerait la stabilité du système commercial multilatéral fondé sur des règles de droit. Nous espérons donc que les pays membres de l’OMC prendront leurs responsabilités comme l’Union européenne l’a fait.

QA : Les services de l’Etat sont nombreux. Comment sont- ils concrètement utiles aux entrepreneurs désireux de développer leurs relations avec l’international ?

PL : J’ai décidé de mettre en place dans toutes les régions un véritable service public de l’export de proximité, lisible, efficace et optimisé en matière de financements publics : le guichet unique de l’export. Le premier guichet unique a été lancé en avril dernier en Auvergne. D’autres suivront rapidement. Il conjugue les efforts et les moyens de l’Etat, de ses établissements publics, des collectivités locales et des chambres de commerce et d’industrie et proposera aux entreprises, notamment aux PME, une offre commune d’accompagnement, de conseil, de financement et de garanties export. Elles pourront ainsi accéder beaucoup plus simplement à tous les outils nécessaires pour prospecter à l’étranger de nouveaux marchés et y développer ou pérenniser leur chiffre d’affaires.

QA : Quel est le rôle d’UBIFRANCE, l’Agence française pour le développement international des entreprises ?

PL : UBIFRANCE, c’est une force de vente de 1 400 collaborateurs, en France et à l’étranger, au service des PME françaises. Ce réseau a comme mission de fournir des informations aux entreprises sur l’environnement économique, juridique, réglementaire, concurrentiel des différents pays. Ubifrance conseille les entreprises dans leur approche des marchés et soutient leurs efforts commerciaux grâce à une gamme de services variée et adaptée à chaque étape de la démarche d’exportation : missions de prospections, salons à l’étranger, rencontres de partenariats ou d’acheteurs, communication dans la presse internationale, organisation du Volontariat International en Entreprise (VIE). Pour la campagne « So French, So Good », le réseau UBIFRANCE est mobilisé, au service de nos entreprises et de nos emplois. Cette campagne, qui a été lancée quelques mois après l’inscription du « repas gastronomique des Français » au patrimoine immatériel de l’Unesco, a pour objectif de stimuler l’exportation des produits agroalimentaires et des arts de la table français en mettant à la disposition de l’ensemble des professionnels, à travers l’ensemble des régions françaises, des instruments de communication adaptés aux marchés étrangers.
Au terme de sa réforme engagée en 2008, l’agence est maintenant, et nous pouvons nous en féliciter, un formidable outil d’accompagnement de nos PME à l’export, avec plus de 20 000 entreprises soutenues chaque année. Maintenant que les objectifs quantitatifs sont tenus, j’ai demandé à Ubifrance d’amorcer un virage qualitatif, avec de nouvelles cibles de performance sur le nombre d’entreprises exportatrices parmi les entreprises accompagnées.

QA : Quelles sont les perspectives actuelles du Commerce extérieur, malgré la crise ?

PL : Aujourd’hui la reprise est bien là. L’Insee a d’ailleurs publié le 13 mai une bonne nouvelle : au premier trimestre, la croissance du PIB français accélère à 1 %. C’est une excellente performance pour l’économie française, qui n’avait plus enregistré un tel résultat depuis 2006. La progression de l’activité de 1 % sur les trois premiers mois de l’année, largement supérieure aux attentes, conforte la prévision du Gouvernement d’une croissance d’environ 2 % sur l’année.
La stratégie de relance du Gouvernement a permis d’atténuer les effets de la crise et les importantes réformes structurelles engagées depuis 2007 portent leurs fruits. Les perspectives du Commerce extérieur français ne sont donc pas moroses, même si la balance commerciale souffre toujours du poids de la facture énergétique et de son impact sur les biens intermédiaires. Nos exportations sont d’ailleurs très bien orientées : au 1er trimestre 2011, elles ont augmenté de 3 %, après +14% en 2010.
Pour ma part, je m’applique à poursuivre cet élan : grâce à la mise en place, hier en Auvergne, avant la fin de l’année dans de nombreuses autres régions de France, d’un guichet unique à l’export, chacune de nos PME pourra s’appuyer, pour se lancer à l’international, sur une offre d’accompagnement et de financements claire, unifiée, efficace.
Pour que nos entreprises créent de l’emploi à l’export, il faut aussi que les marchés leur soient ouverts. La conclusion de nouveaux accords de libre échange avec nos partenaires doit y pourvoir. Mais il faut aussi que nos entreprises disposent des mêmes armes que leurs concurrents. Depuis deux ans, aux Affaires européennes comme au Commerce extérieur, je n’ai pas ménagé mes efforts pour que la réciprocité dans l’accès aux marchés publics devienne une réalité, juridiquement contraignante. Nul ne conteste le droit des entreprises émergentes de venir construire des autoroutes ou vendre des trains en Europe. Mais pour éviter le jeu de dupes, il faut que nos entreprises puissent faire de même chez nos partenaires. L’égalité des chances dans le libre-échange doit être strictement protégée par des règles. C’est à cette condition que l’excellence française trouvera la reconnaissance et les débouchés qu’elle mérite.

Propos recueillis par la rédaction