Une grève franco-française

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    «On a un salaire à la hauteur de nos responsabilités. C’est facile de nous taper dessus en pointant nos salaires du doigt*, c’est très franco-français»
Guillaume Schmid, porte parole du SNPL, qui, avec le SPAF et ALTER, mène la grève des pilotes d’Air France, ne croit pas si bien dire. Nous revoilà, à n’en pas douter, dans un drame à la française !

Quoi de plus franco-français, en effet, qu’une grève des pilotes ? Qui d’autre n’hésiterait pas à faire perdre 10 à 15 millions d’euros par jour de grève à une entreprise en pleine restructuration pour défendre des intérêts déjà conséquents, au risque de réduire les efforts des salariés moins privilégiés à néant et d’empêcher l’embauche de nouveaux pilotes ?

Quoi de plus franco-français que de claironner son sens des responsabilités et de ne pas l’appliquer lorsque entreprise va mal ? En 2013, Air France perdait encore 174 millions et espérait être bénéficiaire cette année. La grève pourrait, à elle seule lui faire perdre 80 millions.

Quoi de plus franco-français que de ne pas admettre qu’on peut être soi-même un élément du problème ? François Collet, expert en économie du transport aérien, en est persuadé : «Le secteur du transport aérien est une industrie extrêmement compétitive. Puisque la plupart des frais des compagnies sont globalement les mêmes, comme le carburant, la compétitivité se fait forcément sur les coûts salariaux. Pour gagner en compétitivité, être concurrentielle, la compagnie doit baisser les salaires des pilotes».

Quoi de plus franco-français que les contradictions ? Ecoutons à nouveau Guillaume Schmid : « La question n’est pas de se s’opposer à la nouvelle stratégie low cost d’Air France. On veut évidemment être capable de rivaliser avec Easy Jet et les autres compagnies de ce type. On sait parfaitement qu’à terme, si on n’y parvient pas, on est foutus. »

Pourtant, craignant que le projet de la direction consiste à transférer des lignes Air France à ses filiales étrangères, soumises à des conditions sociales moins favorables aux salariés, les pilotes syndiqués revendiquent que les contrats de pilotes de Hop! et Transavia soient alignés sur ceux d’Air France pour tous les avions d’une capacité supérieure à 100/110 places. Ces conditions sont jugées incompatibles avec les contraintes du low cost par le PDG d’Air France KLM, Alexandre de Juniac, puisque les pilotes d’Air France volent entre 100 et 150 heures de moins par an que les autres pilotes (565 heures par an en moyenne sur moyen-courrier au lieu de 700 et 900 heures à la concurrence). D’ailleurs, pour l’instant, les pilotes de Transavia sont aussi bien payés que ceux d’Air France, mais volent plus.

Sous quelque angle que l’on observe la situation, il est difficile de la considérer comme une action en faveur d’un développement économique qui bénéficierait à tous, plutôt que comme le rappel à l’ordre d’un pouvoir puissant au sein d’Air France prêt à tout, quitte à pousser l’entreprise à ses extrémités.

C’est ce que Laurent Berger, leader de la CFDT, a bien perçu, et souligné par des termes pas vraiment franco-français pour un syndicaliste, qualifiant la grève des pilotes d’Air France de « corporatiste » et d' »indécente » :  « Les personnels au sol de la CFDT sont exaspérés. Ils sont exaspérés parce que ça fait deux ans que cette compagnie est en redressement, avec des efforts des uns et des autres, et que là, les pilotes ne veulent pas participer aux efforts. Ça ne veut pas dire que nous nous n’avons pas des questions, des interrogations sur le développement de Transavia. Mais ce qui est sûr, c’est que là, il y a une grève corporatiste » et « la CFDT d’Air France ne la soutient pas et est en désaccord ».

« La grève des pilotes apparaît totalement disproportionnée par rapport aux sujets qui sont sur la table », a ajouté Béatrice Lestic, représentante CFDT. « Si elle dure, cette grève va coûter des dizaines de millions d’euros et annihiler les efforts consentis par tous les salariés du groupe depuis deux ans pour redresser l’entreprise. Les pilotes semblent dire qu’ils ont fait assez d’efforts et que le low cost, c’est à tout le monde de s’y plier, mais surtout pas à eux ».

Des voix de la raison commencent donc à se faire entendre. Espérons que c’est pour dire qu’il est temps que les conflits sociaux franco-français, dont personne ne sort jamais gagnant, fassent place à une volonté de dialogue dans laquelle chacun, salarié ou dirigeant, prend ses responsabilités face à lui-même, à son interlocuteur et à l’avenir. Peut-être pourra-t-on alors citer ces nouveaux rapports sociaux franco-français en exemple.

Daniel Ollier

 *La rémunération moyenne des commandants de bord dépasse 17 000 euros et peut atteindre 27 000 euros par mois pour un commandant de bord sur A380.